Nadhir Laggoune. Consultant en stratégie d’entreprise : «Le dispositif de soutien des entreprises en difficulté est très insuffisant»

Care dans la presse

PAR : www.elwatan.com
06 Juillet 2020

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Consultant en stratégie d’entreprise et membre du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise, Nadhir Laggoune estime que le gouvernement devrait regarder vers l’entreprise avec attention et l’aider à survivre à cette crise sans faire de distinction entre des entreprises publiques et privées.

Relevant une très forte inquiétude, une lassitude chez de nombreux opérateurs économiques, il juge le dispositif d’aide mis en œuvre insuffisant face à la gravité de la situation.

 

A l’heure actuelle, peut-on dire qu’il y a eu reprise de l’activité économique ?

On ne peut pas dire qu’il y a eu véritablement une reprise économique étant donné que les déplacements des personnes restent fortement limités par l’absence de transports, que de nombreuses salariées bénéficient des dispositions gouvernementales de mise en congés exceptionnels et la pandémie n’est pas encore terminée. La recrudescence récente du nombre de cas de la Covid-19 a amené le gouvernement à durcir les conditions de circulation et de confinement.

Nous ressentons une très forte inquiétude doublée d’une lassitude chez de nombreux opérateurs économiques avec lesquels nous interagissons. Cette inquiétude est due à la durée de ce confinement avec une absence d’activité de 3,5 mois. Durant cette période il n’y a eu aucune aide financière de la part du gouvernement. Après trois mois et demi d’arrêt, les trésoreries des entreprises sont exsangues et un nombre très important d’entre elles sont dans d’extrêmes difficultés. Beaucoup sont déjà en faillite ou ne survivront pas d’ici quelques semaines.

Donc, difficile de reprendre dans ces conditions… 

Il ne pourra y avoir de reprise véritable que si l’ensemble des grands secteurs économiques peuvent redémarrer normalement (ou quasi normalement). Il s’agit du BTP, des transports, du commerce de l’industrie et des services. L’Etat devra relancer la commande publique qui est le moteur principal de l’économie algérienne. Il devra également libérer les situations des entreprises qui n’ont pas été payées et s’assurer qu’il y a assez de liquidités dans les entreprises en permettant à celles qui ont complètement consommé leur trésorerie d’avoir accès à des financements à taux zéro garantis par l’Etat. Ce n’est pas un luxe mais une urgente nécessité qui ferait jouer au secteur bancaire un rôle moteur dans l’économie. Dans ce cas, le financement, remboursable bien évidemment, viendraient des banques et l’Etat n’assurant que la garantie.

Quid alors de la portée des mesures annoncées par le gouvernement pour appuyer les entreprises en cette période de crise ?

Le gouvernement devrait regarder vers l’entreprise avec attention et l’aider à survivre à cette crise sans faire de distinction entre des entreprises publiques et privées. En permettant le report des déclarations fiscales et parafiscale, l’Etat n’a pris en charge qu’une petite partie des difficultés des entreprises. Il n’y a eu, à ce jour, ni allégements fiscaux ou parafiscaux, ni soutien de trésorerie, ni aides à la prise en charge des salaires et des charges qui pèsent sur les entreprises contraintes à la fermeture partielle ou totale. Je suis surpris par le retard pris sur ce sujet par notre Gouvernement alors que le monde entier foisonne d’exemples d’interventions gouvernementales qui auraient pu nous inspirer. Je ne parle pas ce qu’ont pu faire des pays dits «riches» mais beaucoup de pays en moins bonne santé financière que l’Algérie ont pris rapidement des mesures d’aides aux entreprises. Par ailleurs, le think tank CARE, ainsi d’autres organisations patronales, ont publié et remis depuis plusieurs mois des propositions concrètes aux autorités. Nous survivons dans la souffrance, le silence, l’incertitude et l’attente d’un retour.

Un chef d’entreprise n’a pas peur des difficultés et notre pays n’en manque pas. Il a peur de la force majeure et de l’incertitude sur lesquelles il n’a aucune prise. Dans ces situations il a besoin d’aide.

Quels sont les secteurs les plus affectés et ceux qui ont réussi à maintenir le cap à votre avis ?

Les secteurs tels que le tourisme, le BTP et les biens d’équipement ont été fortement touchés par cette crise qui a commencé bien avant l’arrivée de la Covid-19. Le secteur des produits pharmaceutique a également souffert, puisque hormis un mois de mars normal, de nombreux opérateurs et officines déclarent qu’ils ont vu une baisse de 50% de leur chiffre d’affaires durant les trois derniers mois. Cette baisse s’explique par la fermeture des cabinets médicaux, le couvre-feu et la peur des patients d’aller dans les hôpitaux.

Des secteurs comme celui de la formation continue sont dans une situation désastreuse. Depuis le 12 mars, ces établissements de formation sont sous le coup d’une interdiction d’exercer en présentiel ou à distance à travers le E-Learning. Malgré de nombreuses interventions auprès des autorités de tutelle, la situation reste bloquée et ces établissements de formations à l’arrêt. Beaucoup risquent de mettre la clé sous la porte dans les prochaines semaines ou mois. Parmi les secteurs qui ont bénéficié de cette crise, on peut citer le secteur des télécommunications ou les services d’hygiène. L’alimentation et dans une certaine mesure l’agriculture ont réussi à sauver leur épingle du jeu également.

Comment s’annoncent les perspectives avec l’enchaînement des difficultés ? 

Regardez autour de vous ! Vous connaissez certainement un magasin ou une agence de voyages qui a fermé boutique, un hôtel qui a licencié tous ses salariés, un restaurant qui n’est pas sûr de rouvrir, un industriel qui n’a plus d’argent sur son compte, une entreprise, petite ou grande, qui déclare qu’elle n’est pas en mesure de payer ses taxes ni ses fournisseurs en préférant assurer un petit salaire à ses employés ou même de grandes entreprises (publiques ou privées) qui envisagent des trains de licenciements. Je n’oublie pas ces centaines de milliers de journaliers qui n’ont plus de revenus et qui vivent de la charité ou de la solidarité. La situation est grave. Elle l’est pour beaucoup d’entreprises et le dispositif de soutien des entreprises en difficulté est très insuffisant. Comme je le disais plus haut, l’intervention urgente et bienveillante des banques et de l’Etat n’est pas un luxe mais une nécessité si on veut éviter l’hécatombe.

A CARE, nous avons remis au gouvernement et à la présidence de la République, au début de cette année, un Plaidoyer pour la sauvegarde de l’entreprise algérienne, qui contient un certain nombre de propositions concrètes concernant l’entreprise dont l’introduction, dans le code du commerce algérien, du régime de sauvegarde. Un régime de sauvegarde permettrait à des entreprises, dont le business modèle est viable, de ne pas aller nécessairement en faillite suite à des difficultés passagères et d’avoir une chance de survie. Là encore, nous n’avons eu aucun retour mais nous persévérons.

 

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