Mohand Touazi: La croissance économioque ne se décrète pas

Care dans la presse

PAR : Youssef Salami- Liberté
29 Mars 2021

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L’économiste  Mohand  Touazi  explique  dans  cet  entretien  que  pour amorcer la diversification économique, des ajustements doivent être faits, “tout de suite”, à savoir le taux de change, la réforme du secteur financier et, surtout, celle des subventions.

Liberté :  La  loi  de  finances  2021  table  sur  une  dépréciation progressive du dinar sur trois ans, alors que le ministre des Finances soulignait, il y a quelques jours, que la monnaie nationale devrait se reprendre avant la fin de l’année. Est-ce possible de redonner de la vigueur au dinar dans une économie en crise ?   
Mohand Touazi : La communication sur le sujet souffre de nombreux amalgames et d’approximations, ce qui induit les Algériens en erreur sur notre situation réelle et surtout sur ce qu’il faut faire pour s’en sortir. En effet, pour la première fois dans l’histoire, des projections sur l’évolution du taux de change sur trois ans ont été publiquement annoncées dans les cadrages macroéconomiques pour l’exercice 2021 de la loi de finances. Elle prévoit une valeur de 142,20 DA pour un dollar en 2021, de 149,31 DA en 2022 et de 156,78 DA en 2023, soit une constante dépréciation de la monnaie nationale sur les trois années considérées.

L’ajustement du dinar est inéluctable. Plus on le retarde, plus le choc sera brutal, parce que nous n’aurons plus que le choix de le faire. C’est pour cela qu’il est étrange d’entendre parler de perspectives d’appréciation du dinar. Le ministère des Finances ne gère pas la monnaie nationale, celle-ci relève exclusivement de la Banque d’Algérie, laquelle est statutairement indépendante, à l’instar de très nombreuses banques centrales dans le monde. Voudrait-on que cette institution perde son indépendance ? Cela serait une régression. 

Le taux de change vers lequel évolue actuellement la monnaie nationale est-il économiquement réaliste ? 
Le pouvoir politique souhaite un niveau des exportations hors hydrocarbures de 5 milliards de dollars, il faut savoir que le redressement du dinar est antinomique avec ce souhait : on booste ses exportations avec une monnaie faible, notre compétitivité est, entre autres, diminuée par ce dinar surévalué. Dans une publication du Care “(Dévaluation du dinar : sortir du tabou pour engager une diversification économique”, 20 octobre 2020), il est expliqué comment le dinar est artificiellement surévalué et que l’entêtement à le garder ainsi nous mènera dans une impasse.

La monnaie est le reflet de l’état de l’économie et de sa croissance. Quels sont donc les fondamentaux sur lesquels le miracle de la croissance économique adviendra ! Il n’y a même pas eu de plan de sauvegarde des entreprises, ce qui a provoqué une hécatombe depuis une année. Si les entreprises n’existent plus, il serait très difficile d’envisager une création de valeur ou d’emplois. Le plan de relance économique annoncé en grande pompe n’a toujours pas été publié, les investisseurs l’attendent pour se déterminer et s’orienter et le ministère de la Prospective a tout simplement été dissous  lors du dernier mini-remaniement ministériel ; nous naviguerons ainsi à vue.

Au regard de la situation, il est difficile d’envisager une relance économique, cela va à l’encontre du bon sens. La valeur de la monnaie est donc dépendante de plusieurs facteurs. Perdre de vue qu’il est urgent d’assainir le climat des affaires, manquer de vision et de stratégie, maintenir l’instabilité juridique et réglementaire, ne pas œuvrer pour des relations apaisées entre tous, cela ne pourrait être que mauvais pour le dinar qui glisserait encore plus que ce que la loi de finances prévoit.

Les investisseurs étrangers ne viendront pas, et même les investissements locaux ne se feront pas dans un climat d’incertitude politique et économique tel que nous le vivons actuellement. Nous continuerons alors à dépendre et même à subventionner les importations, et surtout à faire face aux problèmes sociaux qui vont encore s’aggraver sur le court terme.  

Le niveau de la dette publique est très élevé. En empruntant beaucoup, au plan intérieur, l’État risque d’être tenté de faire grimper davantage les taux d’intérêt et, par conséquent, de décourager l’investissement privé. Cela ne va-t-il pas ralentir fortement la croissance à moyen terme ?
En Algérie, le taux d’intérêt n’a pas été un levier d’encouragement ou de découragement des investissements. Ces derniers sont déterminés par d’autres facteurs : le climat général de l’économie, la possibilité d’obtention des prêts, l’accès au foncier, les opportunités de marché, l’arbitrage entre la production et l’importation...  Si vous sous-entendez que l’État va emprunter auprès des épargnants, ces derniers ne seront pas d’un grand secours pour plusieurs raisons : dans un contexte de crise de l’emploi comme celle que nous vivons, le taux d’épargne est au plus bas. L’élasticité du taux d’intérêt n’a pas une grande importance.

Les détenteurs d’encaisses oisives ne vont pas venir les prêter au Trésor parce que les taux d’intérêt sont élevés, en revanche, ils le feront si la confiance est là et que le système bancaire est efficient et attractif. L’informel offre un cadre plus intéressant pour eux : la bureaucratie est exclue, la pression fiscale est nulle, la confiance dans les relations commerciales est paradoxalement présente et le taux de rendement plus élevé. L’alternative pour l’État est d’aller “pomper” les quelques ressources dont les banques disposent pour financer les déficits du Trésor. Cela créerait à coup sûr un effet d’éviction des entreprises privées de ce marché du crédit et les asphyxierait davantage.

Elles subiront une double peine : la rareté des ressources pompées par le Trésor via l’achat des bons du Trésor ou autres instruments et la bureaucratie bancaire qui fera tout — et elle sait y faire — pour rendre les dossiers de crédits présentés par les entreprises privées inéligibles.

Le taux d’intérêt n’est donc pas un facteur régulateur de l’investissement ; la régulation se fait par la bureaucratie, la politique de financement des déficits publics et l’alternative que constitue le marché informel. Les chantiers à entamer pour rendre cet instrument, qu’est le taux d’intérêt, un levier d’ajustement classique sont connus, et les engager est une autre histoire. Quant à la croissance, elle était déjà au plus bas avant même la pandémie. Ce niveau est devenu structurel à cause des réformes connues et annoncées, mais jamais mises en œuvre.           

Quelles mesures pourraient favoriser une relance économique durable et redynamiser le marché de l’emploi ?
L’enjeu, c’est la réforme de la  gouvernance  politique, pour  donner  confiance aux Algériens, de la gouvernance économique, pour insuffler une rigueur dans les dépenses de l’État (…) et du système fiscal, pour, entre autres, éviter cette situation  dans  laquelle  l’État  met  davantage  de  pression  fiscale  sur  les activités légales (…). 

L’inclusion de l’économie algérienne par une formalisation plus grande et éviter une déperdition des ressources et un traitement différencié des deux catégories qui participent à la création de valeur : le formel et l’informel. Cette distorsion est très nocive et intenable sur le long terme. Il nous faut, par ailleurs, une vision et une stratégie devant permettre aux investisseurs de s’insérer dans un temps long, tout en évitant cet arbitrage, presque mensuel, entre produire et importer, très perturbateur et même inhibant.

La croissance économique ne se décrète pas, comme on a tendance à le faire croire, mais se construit pas à pas ; cela peut commencer en acceptant notre situation actuelle de non-rente.  Nous  avons  à  construire  une  économie  diversifiée : des ajustements doivent être faits, tout de suite, à savoir le taux de  change, la  réforme  du  secteur  financier et, surtout, la  réforme des subventions pour ne laisser personne sur le bord de la route (…).
 

Entretien réalisé par : YOUCEF SALAMI

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