Mahrez Aïtbelkacem: De la difficulté de cibler les chômeurs

Care dans la presse

PAR : Samira Imadalou- El Watan
31 Octobre 2021

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«L’allocation chômage n’est pas facile à mettre en œuvre»

En plus de la problématique du financement de l’allocation chômage décidée dans le cadre du projet de loi de finances pour 2022, se pose également, selon Mahrez Aït Belkacem, consultant en ressources humaines et membre du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE), la question cruciale du ciblage des populations qui bénéficieront d’une telle mesure.

  • Le projet de loi de finances pour l’exercice 2022 a institué dans son article 189 une allocation chômage au profit des chômeurs. Comment financer cette mesure en l’absence de mécanismes structurels et de données réelles sur le chômage en Algérie ?

Pour répondre à votre question, une clarification s’impose : l’allocation chômage est- elle un élargissement de l’assurance chômage aux primo-demandeurs ?

L’allocation chômage qu’on entend consentir aux primo-demandeurs d’emploi (mais pas seulement puisque le droit à sa perception est ouvert selon l’article 189 que vous évoquez, à tous les chômeurs âgés de 19 à 60 ans (c’est-à-dire en âge de travailler). C’est évident et les statistiques le confirment, le chômage touche avant tout les jeunes n’ayant jamais travaillé.

Et le gros de l’effort se portera sans nul doute sur cette catégorie. Il s’agit en revanche d’une allocation supportée par les finances publiques à la différence de l’indemnité de chômage délivrée (ou à délivrer) par le régime d’assurance chômage institué par le décret législatif n°94-11 du 26 mai 1994.

Cette indemnité et non pas allocation, puisqu’elle vient indemniser une perte involontaire de son emploi pour des raisons économiques est financée par le régime indemnitaire supporté par les partenaires sociaux (patronat et salariat) via un pourcentage des prélèvements obligatoires. Il faut signaler ici qu’au titre de la solidarité nationale, les fonctionnaires qui ne sont pas soumis au régime d’assurance chômage en raison de la pérennité de leur emploi cotisent toutefois à son financement.

Il est évident qu’une telle mesure rencontrera un accueil plus que favorable en ces temps de restrictions du pouvoir d’achat et de chômage en tendance haussière.

Pas question, bien entendu, d’en contester l’opportunité à un moment où il est fortement question de remettre en cause le caractère universel du régime des transferts sociaux.

  • Quels sont les principaux facteurs qui risquent de compromettre la mise en œuvre d’une telle mesure ?

Le facteur principal auquel vont être confrontés ceux qui auront la charge de sa mise en œuvre demeure celui de son financement car la crise des finances publiques ne peut pas supporter la charge aussi importante qu’induit une telle mesure. Les réponses classiques ne peuvent certainement pas générer les ressources qu’apportait la rente des hydrocarbures (les taxes sur les produits de luxe, le tabac, les alcools, etc. demeurent modestes dans leur rentabilité).

Donc, aux experts du ministère des Finances de faire preuve d’imagination. L’autre facteur est naturellement la capacité des pouvoirs publics à cibler les populations ouvrant droit à l’allocation chômage. Et à ce propos, nous voyons bien que la question des statistiques nationales et de l’information économique et sociale constitue enfin une préoccupation majeure de l’Etat (confère les récentes déclarations du Premier ministre, la création d’un ministère des statistiques). On sait aussi au regard de nombreuses études sur la question que le ciblage des populations visées est une des difficultés majeures pour mettre en œuvre de telles mécanismes. Deux grands obstacles de taille vont s’opposer à cette mesure : le chômage extrêmement élevé et les retombées de la Covid-19 ainsi que les difficultés d’une relance improbable (en raison notamment de la réduction de la dépense publique) vont nécessairement accentuer, et le secteur informel qui, par définition, même si on lui reconnaît un certain rôle de régulation sociale, n’en contribue pas moins ni aux recettes fiscales ni aux ressources du système de protection sociale. Je dois dire que la mesure, si elle est bienvenue, n’est certainement pas facile à mettre en œuvre.

  • En excluant ceux qui ne sont pas inscrits auprès des services de l’ANEM d’une telle mesure, ne risque-t-on pas de créer un certain mécontentement chez cette catégorie. Quel mécanisme adopter dans ce cas ?

Je pense qu’une première mesure qui doit accompagner la perception de ce droit qui va peser sur les finances publiques serait de contraindre les prétendants à l’allocation chômage d’apporter la démonstration de leur recherche effective d’un emploi.

Il ne s’agit pas d’une allocation de pauvreté versée à quiconque n’a aucun revenu fixe. Il s’agit d’accompagner des personnes qui veulent et (donc) recherchent effectivement un emploi. La moindre des preuves à apporter est de s’inscrire à l’ANEM ou aux agences privées (il faudrait que le dispositif juridique le prévoit, sinon on va être confronté à une bureaucratie indicible au niveau des agences publiques de l’emploi, avec les conséquences fâcheuses que l’on sait. Bien entendu aux services de l’emploi de se doter des moyens de pousser les candidats à l’allocation chômage à apporter la preuve de leur recherche effective d’emploi. L’expérience internationale grouille d’exemples efficaces qu’il suffit de dupliquer après les avoir contextualisés.

Celui qui refuse d’apporter la preuve minimale qu’il est en recherche d’emploi n’est pas éligible à la perception de l’allocation chômage et certainement pas à être mécontent.

S. I

https://www.elwatan.com/edition/economie/lallocation-chomage-nest-pas-facile-a-mettre-en-oeuvre-31-10-2021