L'évaluation des projets économiques a été d'une légèreté criminelle

Care dans la presse


15 Décembre 2019

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https://www.reporters.dz/2019/12/12/mahrez-ait-belkacem-expert-membre-du-think-tank-care-levaluation-des-projets-economiques-a-ete-dune-legerete-criminelle/
 
 

Dans cet entretien, ce spécialiste des questions socio-économiques aborde l’absence d’écoute des gouvernants par rapport aux recommandations des études sur le climat des affaires, l’évaluation des politiques publiques. Il préconise le retour à la confiance comme première priorité pour le futur président de la République ainsi qu’une approche plus approfondie en matière de traitement des déficits des Caisses nationale des retraites et de la Sécurité sociale.

Reporters : Vous avez contribué au pilotage d’une enquête sur le climat des affaires en Algérie. Comment ont été accueillis les résultats de cette étude par le gouvernement de l’époque ? Avez-vous ressenti une écoute, une volonté de prendre en compte les conclusions de cette étude dans la conduite de la politique économique du pays ?

Mahrez Aït Belkacem : J’ai effectivement dirigé, durant trois années, un très beau projet intitulé « Programme de réformes économiques pour l’entreprise » (PRE) pour le compte du Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (Care) dont je suis membre depuis bientôt 15 années.

L’étude visait à recueillir les préoccupations des chefs d’entreprise de toutes catégories et de tous secteurs confondus (GM, PME, TP) à travers toutes les régions du pays (Est, Ouest, Centre, Sud, Grand-Sud). La task force que j’avais constituée, composée elle-même de chefs d’entreprise et d’experts consultants, a rencontré quelque 250 chefs d’entreprise d’Alger, Oran, Tlemcen, Annaba, Sétif, Tamanrasset, Ghardaïa, etc. et chaque fois je rencontrais la soif inextinguible des participants d’être écoutés, sinon entendus.

Le travail de collationnement et de mise en cohérence de l’ensemble des opinions et idées émises par les participants a été assuré par une équipe d’experts recrutée par Care et le résultat a été validé par les participants que nous avons rencontrés une deuxième fois pour le leur soumettre. Ceci pour dire que le PREE que vous pourrez télécharger sur le site de Care (www.care.dz) est l’expression des préoccupations des chefs d’entreprise algériens et pas seulement l’opinion d’experts, quel que serait au demeurant la qualité de leur expertise.

Ce document a été remis officiellement aux pouvoirs publics à l’occasion d’une cérémonie publique à laquelle étaient invitées les organisations patronales et associations professionnelles, signataires du PREE, ainsi que les représentants de la Présidence de la République et de nombreux ministères et grands services publics. Les pouvoirs publics l’ont ignoré superbement.

Mais ce n’est pas surprenant, car que ce soit Care ou Nabni, qui produisent de nombreuses recommandations, nous sommes habitués à l’ignorance de nos efforts par les pouvoirs publics.

 

Le climat des affaires s’est-il amélioré depuis la finalisation de cette étude ?

Le climat des affaires n’a pas bougé et je n’en veux pour preuve que la position de l’Algérie dans le Doing Business, publié annuellement par la Banque Mondiale, qui classe quelque 190 économies dans le monde en se basant sur une dizaine de critères qui apprécient la qualité du climat des affaires. L’Algérie pour le rapport de 2020 a conservé son classement de l’année dernière (157e) derrière la Tunisie (78e), le Maroc (53e), la Mauritanie (152e) et l’Egypte (114e). Seule la Libye en Afrique du Nord est classée derrière l’Algérie (186e).

Par ailleurs, si on consulte l’Observatoire du climat des affaires (OCA), tenu par Care (www.oca.dz) on voit bien que le climat est plutôt maussade puisqu’il attribue la note générale de 7,43/20 au climat des affaires. Cette note est appréciée sur la moyenne attribuée pour chacun des 5 axes (gouvernance et action de l’Etat 6,36/20, compétitivité des entreprises 9,8/20, accès au financement 6,41/20, fiscalité et parafiscalité 6,88/20, capital humain 7,69/20. Lesquels axes identifiés par le PREE que j’évoquais plus haut.

Il est plus que temps, me semble-t-il, que les pouvoirs publics se penchent sérieusement sur l’amélioration du climat des affaires si on veut vraiment que les slogans de diversification de l’économie et la création de richesses hors hydrocarbures aient quelques chances de se matérialiser un jour.

 

Comment analysez-vous l’évaluation des politiques publiques ces dernières années ?

Bien vaste question. Ce qui est sûr c’est que l’évaluation des politiques est une pratique qui nécessite une volonté politique réelle de se préoccuper de performance et d’efficience. On ne peut lancer des projets d’envergure nationale ou régionale sans en évaluer tous les tenants. Tout projet financé sur les deniers publics doit faire l’objet d’une évaluation… Les pratiques en la matière ont été d’une légèreté criminelle. Un jour on décide de réaliser un grand projet, le lendemain sans se soucier des conséquences, on change d’avis sans se préoccuper de rendre des comptes. Car la reddition des comptes ne fait pas partie des mœurs politiques de notre pays. Et pourtant, comme disait un homme politique français, «c’est bien le moins que doive la République aux citoyens-contribuables». C’est probablement la raison pour laquelle sortir de la dépendance rentière s’accompagnera de la réappropriation de la citoyenneté.

Quelle est votre appréciation sur les engagements des cinq candidats aux présidentielles en matière de climat des affaires, d’évaluation des politiques publiques, d’emploi et de leur orientation en matière de politique sociale ?

En règle générale, je n’accorde pas trop d’importance aux promesses électorales qui, comme disait un célèbre homme d’Etat, n’engagent que ceux qui y croient. Mais pour tous les candidats confondus, je crois que l’enjeu fondamental demeure l’adhésion des citoyens et la confiance à rétablir et si on observe la situation politique et sociale, on ne prend pas trop de risque à affirmer que ce n’est pas gagné.

En tout état de cause, il est évident que pour tous, s’inspirer des travaux des think tank, que j’ai évoqués plus haut, pourrait être d’un apport positif certain à qui souhaite rétablir la confiance.

 

Partagez-vous la thèse selon laquelle l’éradication de l’évasion fiscale en matière de cotisations sociales permettrait aux pouvoirs publics de régler le déficit de la Caisse nationale des retraites (CNR) estimé à 500 milliards de dinars ?

Je suppose que vous parlez de l’évasion sociale, c’est-à-dire de la non-déclaration ou la sous-déclaration des travailleurs à la Sécurité sociale. C’est évident que le marché informel constitue un des manques à gagner le plus impactant sur le déséquilibre de la Sécurité sociale. En même temps, le marché informel vient combler l’incapacité de notre économie à offrir suffisamment d’emplois aux citoyens. C’est un paradoxe certes, mais a-t-on le droit de laisser s’installer un dumping social au détriment des valeurs humaines, car il ne faut pas oublier que l’accès à la sécurité sociale est un droit de l’homme inscrit dans la Déclaration universelle des droits de l’homme.

Mais ce serait un mensonge que d’affirmer que l’éradication, comme vous dites, de l’évasion sociale résoudrait le problème de l’équilibre financier de la Sécurité sociale et de la CNR.

Le système de retraite par répartition est un système généreux et est celui qui se rapproche le plus des valeurs défendues par la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Il a été adopté après des luttes sociales et notamment après la Seconde Guerre mondiale. Il a été permis par ce que l’on a appelé en Europe « les Trente glorieuses », années fastes de l’emploi dans une Europe en reconstruction, boostée au plan Marshall.

Le principe consiste à faire appel à la solidarité de tous avec tous. Les actifs d’aujourd’hui payent pour les inactifs et les actifs de demain payeront pour les actifs d’aujourd’hui, une fois l’âge de la retraite atteint. Les actuaires (dont le rôle est de modéliser les conditions de l’équilibre financier de régimes qui par définition définissent l’incertain) ont établi que pour qu’un système de couverture optimal de retraite, par exemple, puisse fonctionner de manière équilibrée et efficiente, il faudrait qu’au moins huit actifs payent pour un inactif. Or, aujourd’hui, aux dires même des spécialistes et des gestionnaires de la CNR, à peine deux actifs paient pour un inactif. C’est donc face à un déficit structurel que nous nous trouvons. C’est donc sous la double contrainte d’un chômage de masse et d’un informel généralisé qu’est soumis le régime de retraite algérien.

Il est temps de mettre de côté les affirmations incantatoires teintées d’idéologie éculée, biberonnée à la rente pétrolière et de rechercher des solutions palpables. Il en existe. La littérature spécialisée mondiale en regorge; il est évident qu’elles exigent des efforts et des sacrifices. Mais elles existent.

 

Que suggérez-vous pour mettre fin de manière durable aux déficits de la CNR et des Caisses de sécurité sociale ?

En plus d’une gestion rigoureuse et moderne des organismes de sécurité sociale, dont on n’est pas toujours certains de leur efficience, il faut ouvrir le champ des possibles. Lutter plus efficacement contre le gaspillage et les indus bénéficiaires, contre la fraude à tous les niveaux, y compris par les moyens pénaux. Il existe des formules complémentaires ou même autonomes que le secteur privé peut offrir. Comme disait un homme politique de chez nous, « inutile d’inventer des solutions, copions les bonnes pratiques internationales, en prenant soins de contextualiser ».

Un des premiers reflexes pour lutter contre l’informel serait de rendre le formel plus attractif que l’informel. Mettons l’accent sur les avantages à se déclarer, adoptons des mécanismes moins onéreux. Et encore, je ne parle que du salariat qui, comme vous le savez, est sur une tendance baissière dans le monde entier, au profit de l’auto-emploi qui, le plus souvent, ne bénéficie d’aucune protection sociale. Là aussi, je ne comprends pas pourquoi on ne réfléchit pas à des mécanismes de protection sociale mais aussi économique adaptés à ce type d’emploi qui se généralise de plus en plus chez nous. Je pense en particulier à la micro assurance. Et là, c’est encore plus grave, puisqu’il y a quelques années, j’ai encadré pour le compte de la coopération allemande, une étude d’une qualité certaine sur la faisabilité de la micro-assurance en Algérie. Les compétences algériennes et internationales mobilisées pour la réaliser se sont heurtées à l’indifférence des départements ministériels concernés. L’étude est aujourd’hui abandonnée « à la critique rongeuse des souris ».

 

Les dispositifs d’insertion des jeunes, notamment des jeunes diplômés, dans le marché du travail ont-ils atteint aujourd’hui leurs limites ?

Je crois que la question est mal posée. Simplement parce que nous ne disposons ni des outils ni des chiffres qui nous permettraient de tirer des conclusions palpables. Et là, nous revenons à votre question sur l’évaluation des politiques publiques. Je crois sincèrement qu’une évaluation ex-post de la pertinence et de l’efficacité des dispositifs d’emplois Ansej, Cnac, ADS, Angem, DAIP, permettrait de répondre scientifiquement à votre question. Il est certain que ce n’est pas en période faste qu’on fait des efforts ; on aurait plutôt tendance à gaspiller sans compter. C’est ce que j’appelle personnellement les comportements de « gosses de riche ». L’idée d’encourager les jeunes à se lancer dans l’entrepreneuriat est une excellente idée, mais ouvrir les vannes sans maîtrise de l’ingénierie de la création d’entreprises, dans un climat des affaires délétère vous pousse à faire n’importe quoi. A moins que l’objectif n’ait rien à voir avec la création d’entreprises, mais plutôt avec la paix sociale et la répartition de la rente.

En l’absence d’une telle évaluation, il est évident qu’il s’agira de revoir de fond en comble ces dispositifs, car ni l’orthodoxie de la création d’entreprise ni la non-disponibilité des ressources ne permettent désormais la gabegie dans l’allocation et la gestion des ressources.