Crise de l'emploi: l'action publique en panne. L'interview de Mahrez Aït Belkacem

Care dans la presse

PAR : Nabila Amir- El Watan
26 Janvier 2021

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Mahrez Aït Belkacem. Expert en ressources humaines : «Les ingrédients d’une explosion sociale sont réunis»

 

-Le front social est en ébullition. Depuis quelques mois, les appels à des actions de protestation se multiplient dans le monde du travail. Des débrayages et des rassemblements ont eu lieu dans plusieurs régions du pays. La situation est-elle grave ?

Les actions de protestation sont entrées dans les mœurs. Même si des instruments juridiques d’arbitrage existent dans notre législation, il y a une fâcheuse tendance à laisser les problèmes se régler dans la rue.

Il n’est pas rare du tout, lorsque vous empruntez l’autoroute, de rencontrer des barrages sauvages dressés par les populations locales, mécontentes qui d’une répartition inéquitable de logements sociaux, qui de coupures répétitives d’eau ou toute autre mesures impopulaire provoquée par la mauvaise gouvernance publique, voire la non-gouvernance carrément.

Ce qui va par contre aggraver la situation, ce sont les conséquences économiques des dysfonctionnements que ne cessent de générer la crise sanitaire et l’essoufflement de l’économie de rente avec la crise des finances publiques mise en exergue depuis la chute des revenus des hydrocarbures.

Cette situation pour en être grave n’en était pas moins prévisible : je vous renvoie aux écrits des deux think tanks algériens qui attirent l’attention depuis de nombreuses années sur le caractère insoutenable du modèle de développement rentier qui a atteint définitivement ses limites (CARE depuis une vingtaine d’années et Nabni depuis dix ans).

Pour reprendre l’avertissement imagé de Nabni qui annonçait le choc du navire Algérie avec le fameux iceberg à l’origine du coulage du Titanic ; nous y sommes en plein dedans aujourd’hui. La pandémie, dont la durée a surpris le monde entier, rend la situation encore plus complexe.

Le monde entier affronte la crise sanitaire et se prépare à faire face à la grave crise économique (qui commence à se faire ressentir) et élabore des plans de relance (le plan français à titre d’exemple consacre une enveloppe de 100 milliards d’euros pour financer la relance française, tandis que le président Biden, à peine arrivé à la Maison-Blanche annonce un financement de 1900 milliards de dollars en plus des 800 milliards déjà débloqués par l’administration sortante.

Les sommes dégagées donnent une idée de l’importance des enjeux. Les uns et les autres savent très bien que les conditions de la relance passent par la nécessité de préserver le tissu productif et la protection du pouvoir d’achat, car pas question de relance de l’appareil productif, si la consommation viendrait à chuter, comme c’est le cas actuellement avec la déprime qui s’annonce sur le pouvoir d’achat des classes moyennes à revenus fixes.

– Le chômage, les licenciements et les conflits de travail ont-ils pris de l’ampleur durant cette période de crise sanitaire ?

Les licenciements ont certes pris de l’ampleur, même si les pouvoirs publics ont pris la mauvaise habitude de dissimuler les statistiques empêchant les chercheurs et les think tanks de faire leur travail de veille. Sans parler de l’absence d’un mécanisme efficace de comptage du chômage et de l’emploi.

Personne n’est capable en Algérie de valider ou d’invalider les prévisions de l’Office national des statistiques dont le taux de chômage ou le taux d’emploi ne sont que le résultat de formules statistiques plus ou moins éloignées de la réalité du marché du travail.

Le problème ici aussi, c’est la destruction de l’emploi. On aimerait bien savoir si les organismes sociaux dédiés à cet effet se préparent à y faire face (je pense à la Caisse de chômage et aux mécanismes de retraite anticipée) qui doivent non seulement provisionner les dépenses prévisibles, mais au préalable mettre à jour l’encadrement juridique pour y faire face.

– Beaucoup d’experts prédisent une explosion sociale inéluctable dans notre pays, notamment avec la multiplication des conflits sociaux et les difficultés auxquelles sont confrontées les entreprises. Partagez-vous ce constat ?

En tout cas, les ingrédients d’une explosion sociale sont réunis, mais sans verser dans un optimisme béat, je pense qu’il est plus maîtrisable de faire face à la crise sociale, pour peu qu’on soit lisible dans sa démarche et qu’on propose aux partenaires sociaux des démarches inclusives et basées sur la confiance.

Car malgré les insuffisances évoquées, il existe encore des espaces de conciliation qui permettraient de bâtir des solutions non conflictuelles. Par contre, si on laisse le secteur informel prendre le dessus, il y a de fortes chances de dérives porteuses de tous les dangers.

C’est la raison pour laquelle je prône un effort soutenu pour reconstruire des consensus en faisant appel aux bonnes volontés qui existent encore, y compris dans les espaces de plus en plus démonétisés.

– La crise sanitaire qui dure depuis près d’une année a eu un important impact sur l’économie mondiale et le monde du travail. Quelles sont les conséquences de cette crise en Algérie ? La crise sanitaire a-t-elle mis à nu la fragilité de notre économie ?

Je dirais que la crise sanitaire ne fait qu’accélérer le processus. Elle a été mise à nu depuis 2014, date à laquelle la principale richesse de l’Algérie était frappée par les variations des cours mondiaux divisant les revenus du pays par deux, frappant de plein fouet un pays ayant négligé la création de richesses et répondant aux exigences de la population en important tout et n’importe quoi.

Or, que ce soit en termes d’outils d’encadrement des situations provoquées par des dysfonctionnements des marchés ou en capacité d’anticipation de moyens à mettre en œuvre pour accompagner une relance, nous avons vu que les pouvoirs publics ont manqué de réactivité.

A titre d’exemple, je ne prendrais que l’incapacité de l’administration à protéger les entreprises et les travailleurs contraints de cesser de travailler pour cause de confinement.

A l’exception de l’administration publique et les travailleurs du secteur public, on a laissé les entreprises privées et leurs travailleurs se débrouiller seuls. Il y a même eu un responsable politique pour dire : «Les entreprises privées ont amassé de l’argent, il faut qu’elles le sortent.»

Ce qui fut fait pour ceux qui avaient les moyens, mais d’autres ont carrément et obligatoirement libéré les travailleurs sans aucune aide.

Les travailleurs (tous secteurs confondus) eux-mêmes ont contribué à cette charge, puisqu’on a écrémé tous leurs droits à congé, alors même que la décision de ne pas travailler n’était pas de leur fait. De fait, le chômage technique est devenu dans le meilleur des cas une suspension d’activité non rémunérée, au pire il a abouti à la destruction de l’activité.

On s’est rendu compte, par ailleurs, de l’inanité de notre droit commercial qui ne prévoit pas de mécanisme de préservation des entreprises qui connaissent des difficultés, comme c’est le cas en France avec une loi de préservation des entreprises en difficulté ou le fameux «chapter eleven» du droit américain.

Chez nous, si vous êtes en situation d’incapacité de faire face à vos dettes, il n’y a que le dépôt de bilan ou le règlement judiciaire !

Là aussi CARE a attiré l’attention dès la fin de l’année 2019. Sans résultat. Alors sans vouloir jouer les Cassandre, il n’est pas difficile de prédire une «informalisation» en masse de l’activité économique qui a atteint déjà un taux particulièrement élevé.

Surtout si on tient compte des institutions d’encadrement administratif, telles que l’Inspection du travail, dont on a vu récemment les difficultés qu’elle vit elle-même ou les contre-performances du recouvrement des caisses de Sécurité sociale.

Il ne faut pas se leurrer, comment voulez-vous que les entreprises soient capables de faire face à une relance dans ces conditions ?