L'Algérie a fermé cette semaine ses frontières sud-est et sud. Réaction à l'attaque de l'hôtel Radisson à Bamako, singeant un peu la réaction française aux attaques de Paris. Puérile.

Le véritable risque sur le flanc subsaharien de l'Algérie n'est pas sécuritaire au sens entendu par les états major. Il est économique et social.

A cause, en priorité, du réchauffement climatique. La partie du monde qui va du tropique du cancer à l'équateur est l'une des plus exposés aux cataclysmes -lents ou spectaculaires- du fait du dérèglement climatique en cours. Alger n'a pas le temps de le voir.

Et pourtant, jamais le mouvement migratoire subsaharien n'a été aussi ample depuis les cinq dernières années. Le réchauffement climatique a commencé à travailler la géopolitique de l'espace méditerranéen.

Plus de 2000 morts en 2015 en cours de traversée, la grande majorité partant de Libye. Ce scénario de la paupérisation accélérée d'une partie des campagnes africaines, est pourtant inscrit depuis longtemps dans la prospective du chaos climatique annoncé.

L'Afrique abrite dans cette partie au sud de l'Algérie, l'un des écosystèmes agricoles les plus précaires du monde.

On y estime à 450 millions d'hectares les terres où la période de croissance des cultures est courte (inférieure à 120 jours).D'ici à 2080, sous l'action du changement climatique, cette surface pourrait s'accroitre de 5 à 8 pour cent, selon un rapport de la FAO.

En réalité les pays voisins -Mali et Niger- et leur hinterland, auquel l'Algérie vient de refermer une fois de plus la porte, sont déjà en détresse climatique.

Le même rapport de la FAO prévoit en cas de réchauffement linéaire du climat vers plus de 3 degrés en moyenne annuelle, la production céréalière de 65 pays en développement menace de chuter de quelque 280 millions de tonnes soit en valeur une perte de 56 milliards de dollars équivalant à 16 % du PIB agricole de ces pays.

La stagnation des cultures vivrières face au galop démographique dans le Sahel et, au-delà dans l'Afrique de l'ouest, oblige l'Algérie à regarder autrement le risque climatique. La dégradation des sols et les mouvements migratoires qui leur sont liés (d'abord vers les villes africaines), sont un signe avant coureur de l'avenir de la steppe et des oasis algériennes selon le scénario tranquille du réchauffement en cours.

Le gouvernement algérien n'a, la aussi, pas le temps d'y réfléchir. Pourtant 2015 est l'année la plus chaude de l'histoire mémorisée de l'humanité. La posture d'avant Kyoto n'est plus soutenable. Elle consistait à soutenir que, participant faiblement à l'émission des gaz à effet de serre, les pays en développement pouvaient échapper à la contrainte de les réduire (de 5% selon le protocole).

Le réchauffement climatique a une incidence économique plus grave sur certaines régions du monde, certains pays. L'Algérie en fait partie. Elle doit donc faire le saut de Kyoto. Pour participer à l'effort de « décabornisation » du monde. Non pas comme pays grand pollueur (ce qu'il est tout de même un peu), mais comme pays grande victime du dérèglement d'un monde sous cloche "réchauffante".

Le rapport commandé par l'ONU à Nicholas Stern évalue jusqu'à 5 500 milliards d'euros les incidences économiques si les gouvernements ne prennent pas de mesures radicales au cours des dix prochaines années. C'est dire si la réaction sécuritaire du gouvernement algérien face à l'attentat de Bamako est totalement le nez sur la première crête des risques. Et jamais au-delà.

Une partie de l'avenir du monde va donc se jouer à Paris entre le 30 novembre et le 11 décembre durant la COP 21, la conférence sur le climat. Trois évènements majeurs se sont déroulés depuis 1997 et la conférence de Kyoto qui rendent la planète plus sensible au risque du chaos d'une température trop élevée au-delà de 2050.Le premier a été décrit dans le premier paragraphe, les zones semi-arides perdent pied.

La sécheresse et la persistance des épisodes caniculaires sont plus dévastatrices que Daech et Assad réunis. L'explosion du flux migratoire vers le nord de la méditerranée en rend bien compte. Le second vient de Chine. La croissance industrielle hyper carbonée de l'atelier du monde est devenue le premier risque politique pour le parti communiste chinois.

En 2015 est né pour la 1ere fois à Pékin un bébé malade d'un cancer. Les autorités chinoises ont déjà déclaré qu'elles allaient se porter à la tête du mouvement pour la baisse de l'intensité carbone des activités humaines dans le monde.

En 1997, la Chine s'est tenue en dehors du protocole de Kyoto. Enfin 3e évènement, l'Allemagne montre depuis 25 ans qu'on pouvait opérer une baisse de 8% des émissions des gaz à effet de serre et en faire un levier de croissance économique.

La plus solide en zone Euro. L'alliance SPD-Verts a mis, en 1998, sur rail le plus ambitieux virage énergétique de l'ère industrielle. Les énergies renouvelables ont, avec le seul éolien, représentés 30,4% des capacités de production en Allemagne en 2014. Quatre fois plus qu'en 2000.

C'est le plus bel espoir d'avenir. Car l'argumentaire du lobby pétro-conservateur de l'ère Bush (père et fils) aux Etats Unis a toujours été d'opposer croissance industrielle (prospérité) et lutte contre le réchauffement climatique. L'investissement dans les énergies renouvelables et dans l'efficacité énergétique réconcilient les deux sans problème en Europe.

Au Danemark, exposé à la façade venteuse de la mer du nord la part de l'éolien était de 39% en 2014 dans le mix énergétique. La combinaison de ces trois évolutions, premiers dégâts du réchauffement en Afrique, alerte politique chinoise, et exemplarité germano-scandinave consolidée dans les transitions hors carbone, font que la COP 21 a plus de chance d'aboutir à des mesures contraignantes que la conférence de Copenhague six années plus tôt.

La gouvernance énergétique algérienne n'est pas entrée dans l'enjeu carbone du présent. Le ministre de l'énergie est prolifique lorsqu'il s'agit de parler d'améliorer le taux de récupération sur un géant comme Hassi Messaoud. Cela répond aux soucis de balance des paiements de 2020. 2025 tout au mieux.

Au-delà l'Algérie n'a pas de boussole pour faire face à sa consommation d'électricité en croissance à deux chiffres. Ni pour combler le déclin de ses exportations d'hydrocarbures. Le virage vers un nouveau mix ou l'électricité solaire serait l'une des deux locomotives de la réduction de la facture carbone (l'autre étant les économies d'énergie), n'est toujours pas assumé politiquement.

Un des prétextes est connu. Il serait financier. Le kilowat-heure d'origine solaire demeurerait, selon Nourredine Bouterfa le PDG de Sonelgaz en charge de sa promotion, trop élevé. Dans ces deux filières du CSP (thermique concentré) ou du photovoltaïque. Résistance corporatiste. Justifié du point de vue de la comptabilité de Sonelgaz.

Désastreuse du point de vue de la trajectoire du carbone dans le 21e siècle. En 2015, les distributeurs d'énergie en Europe se sont plaints d'un prix trop bas de l'électricité à cause du parc éolien abandon. Le progrès technologique a déjà rendu le photovoltaïque concurrentiel de l'électricité d'origine carbonée (charbon, fuel, ou gaz).

BNP Paribas vient d'annoncer qu'elle ne financerait désormais plus d'investissement dans l'extraction du charbon. Il coulera beaucoup d'eau polluée sous les ponts avant qu'une telle mesure ne frappe les investissements dans le pétrole et le gaz y compris non conventionnels. Mais il faut bien le comprendre, c'est la tendance du monde. Dans le top-ten des énergéticiens européens quatre ont, depuis trois ans, cédé tout actif dans l'industrie des hydrocarbures.

Le virage des énergies renouvelable reporté en Algérie, finira par advenir. Ce serait désastreux que cela se produise enfin... sous la contrainte de la taxe carbone et de l'obligation de remplir sa part de la réduction des émissions qui rendent le monde dangereusement instable à cause d'un climat déréglé.

Cet article a été initialement publié sur Maghreb Emergent

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