Après un premier passage des experts du FMI en mars dernier, pour ses consultations traditionnelles avec les autorités algériennes, au titre de l’article 4 des statuts du Fonds, une seconde mission séjourne actuellement dans notre pays. Cela est loin d’être habituel,  il s’agit, pour cette fois-ci, de se pencher sur une conjoncture économique qui apparaît comme de plus en plus alarmante.
Ce qui arrive, c’est que les autorités algériennes s’étaient beaucoup préoccupées des risques pesant sur la balance des paiements et ont commencé ainsi à prendre des mesures sévères en matière d’encadrement du commerce extérieur. Sauf que, a priori, elles n’ont pas écouté les avertissements des nombreux experts, nationaux et internationaux, et n’ont pas compris que l’inquiétude majeure était plutôt du côté de l’équilibre à l’évidence insoutenable des comptes du budget de l’État.     

1- La difficulté à contenir, sinon à réduire, la dépense publique
En avril dernier, les responsables du ministère des Finances ont pris sur eux de rendre publiques les données les plus actuelles quant à l’évolution détaillée de la situation budgétaire nationale, arrêtée à fin février 2016. Ce faisant, l’opinion publique nationale était prise à témoin d’une double inquiétude :
- d’une part, le niveau de consommation des crédits budgétaires pour les deux premiers mois de l’année attestait d’un dérapage important de la dépense publique, qu’il s’agisse du budget de fonctionnement ou de celui de l’équipement public.
Autrement dit, là où la sagesse commandait des baisses importantes rendues nécessaires ou, mieux, l’exploration de modes de financement plus créatifs tels que les BOT, les experts du ministère des Finances étaient effarés de constater au contraire une augmentation conséquente des dépenses qui, si elle se poursuivait sur l’ensemble de l’année, fera exploser littéralement le déficit déjà abyssal qui était inscrit dans la loi des finances pour l’année 2016 ;
- d’autre part, il devenait clair que ce déficit programmé pour cette même année 2016, soit plus de 3 200 mds de DA, n’était plus finançable, comme cela était le cas depuis de longues années, par recours aux ressources du Fonds de régulation des recettes.  
Manifestement, les autorités semblent tétanisées et sans réaction face à la poussée irrépressible de la dépense publique. Celle-ci, il est vrai, est une composante majeure de la croissance du PIB, et donc du maintien d’un niveau appréciable de recettes budgétaires et, surtout, de la préservation de l’emploi et d’un taux de chômage socialement soutenable.
Comme le climat des affaires demeure toujours plombé par la gestion bureaucratique de l’investissement et du commerce, une réduction mal maîtrisée des dépenses budgétaires aurait pour conséquence ultime de bloquer le seul moteur de la croissance encore fonctionnel et de plonger le pays dans le spectre de la récession et du chômage massif tel que vécu au cours des années 1990 et du début des années 2000.  Jusqu’ici, le gouvernement avait fait le dos rond, dans l’espoir d’une remontée providentielle des cours du baril de pétrole qui doperait la fiscalité pétrolière.
Comme cette perspective s’avère illusoire, l’heure est de moins en moins aux tergiversations. Des choix difficiles vont devoir être opérés, inévitablement, et pour lesquels le
gouvernement a cru sans doute bon de solliciter l’appui de cette mission des experts du FMI.  
2- La faille béante du déficit budgétaire pour l’année 2016 et les voies complexes de son financement
Les chiffres rendus publics sur le site web du ministère des Finances décrivaient, dans le détail, l’état de la situation budgétaire à fin février 2016. Ils montraient parfaitement que le déficit inscrit dans la loi de finances pour l’année 2016 ne pouvait pas être financé sur la base des ressources disponibles.
Ainsi, et quand bien même le dérapage des dépenses observé au cours des deux premiers mois de l’année était effectivement contenu, le financement des 3 200 mds de DA de déficit projeté sur l’ensemble de l’année est toujours loin d’être assuré.
2.1- Le recours aux ressources du FRR (Fonds de régulation des recettes) n’était plus suffisant, celui-ci étant quasiment asséché. Ainsi, à fin décembre 2015, le solde de ce FRR était estimé exactement à 1 522 mds de DA. À fin février 2016, ce même reliquat n’était plus que de 856 mds de DA, selon les données du ministère des Finances. Comme le solde plancher non mobilisable du FRR est fixé légalement à 740 mds de DA, autant dire que ce dernier est aujourd’hui quasiment épuisé.
Néanmoins, et même dans l’hypothèse où le verrou légal soit levé, que ce montant-plancher soit donc mis à la consommation et que le FRR soit ainsi légalement clôturé, il restera toujours un déficit de quelque 1 478 mds de DA qu’il faudra couvrir d’ici à fin décembre 2016.
2.2- Pour cela, le gouvernement pourra sans doute compter sur la mobilisation d’autres ressources que l’on peut raisonnablement estimer ainsi :    
- au titre de l’emprunt obligataire national : environ 500 à 600 mds de DA, si l’on tient compte des annonces faites jusque-là, en termes de souscription par les agents économiques nationaux ;
- au titre de la dépréciation de la valeur du dinar algérien, qui contribue en termes monétaires à bonifier les recettes de la fiscalité pétrolière. Un glissement du taux de change à hauteur de 15% sur l’ensemble de l’année pourrait ainsi procurer quelque 250 mds de DA de recettes additionnelles. La pression pour aller au-delà de 15% de dévaluation du dinar sera sans doute très forte, mais cela ne manquera pas de faire déraper le taux d’inflation qui devrait se situer, selon nos estimations et dans le meilleur des cas, aux environs de 10% pour l’ensemble de l’année 2016.
- Enfin, il pourra être fait appel aux avances de la Banque centrale pour des ressources complémentaires : la loi sur la monnaie et le crédit autorisant un tel recours à hauteur de 10% des ressources de la fiscalité ordinaire, le gouvernement pourra ainsi compter sur des recettes estimées à 270 mds de DA.
Sur la base de toutes ces estimations, il resterait encore un montant de déficit non finançable à hauteur de 358 mds de DA.      
2.3- En théorie, on ne peut exclure la possibilité de recours à des financements extérieurs. S’il s’agit de fonds destinés au financement de projets lourds d’infrastructures publiques, comme cela est évoqué ici ou là, il faut penser que cela demandera quelque temps pour leur mise en place et leur mobilisation, un temps que l’urgence budgétaire ne pourra pas soutenir dans les conditions actuelles. Une autre possibilité, plus réaliste, est celle de la mobilisation de ressources auprès du FMI ou d’autres institutions telles que la BAD, dont l’Algérie est le quatrième plus grand contributeur, ou la Banque mondiale. Il n’est pas exclu de penser que cette option sera au menu des discussions en cours avec le FMI ou d’autres institutions.
Officiellement, le gouvernement vient de déclarer, par la bouche du ministre des Finances, qu’il n’envisageait pas le recours à l’endettement extérieur pour le moment. En tout état de cause, et quel que soit le choix qui sera finalement opéré à ce sujet, on peut considérer d’ores et déjà comme une option économiquement malsaine celle qui consisterait à vouloir combler un déficit budgétaire purement interne par le recours à des financements internationaux.      

3- Le point de vue de Care
En tant que think-tank attentif aux intérêts du monde économique, notre principale préoccupation est celle du retour de l’inflation qui commence déjà à affecter le cash-flow des entreprises, sous le double effet du ralentissement de plus en plus perceptible de la demande et de l’augmentation des coûts de fabrication. Le taux d’inflation, que l’ONS a évalué à 5,6% pour les cinq premiers mois de l’année, devrait s’accentuer d’ici fin 2016, avec la détérioration prévisible du taux de change du dinar algérien.
Notre espoir est, bien entendu, que l’effet négatif de cette inflation sur le pouvoir d’achat du citoyen ne débouche pas sur des perturbations du climat social qui ne manqueront pas, in fine, d’affecter davantage l’activité de nos entreprises et d’obscurcir les perspectives d’investissement et de croissance à l’échelle de l’ensemble de notre économie.    
Au-delà des perspectives pour la fin de cette année, notre plus grande inquiétude est pour le climat économique de l’année 2017, pour laquelle, très vraisemblablement, l’horizon budgétaire, mais aussi économique et social paraît extrêmement tendu. Au cours de la dernière tripartite, le gouvernement a annoncé un nouveau modèle économique dont l’avènement était attendu de longue date par les entreprises mais qui, à notre grand désappointement, n’a donné lieu à aucune forme de présentation, ne serait-ce que dans ses objectifs généraux ou dans ses grandes lignes.
Ce qui apparaît certain, c’est que notre pays ne pourra pas se permettre en 2017 un niveau de déficit tel que celui observé en 2016. Il n’aura pas d’autre choix que de réduire le train de vie quelquefois dispendieux de certaines structures de notre État, de même qu’il sera tenu d’améliorer sérieusement sa gestion du système actuel des subventions dont chacun convient qu’il gagnerait à mieux cibler les couches défavorisées de la population. Dans le même temps, un grand nombre d’infrastructures publiques devrait, comme cela est le cas dans tous les pays du monde, être éligible à des financements par le marché plutôt que par les seuls concours définitifs du budget de l’État. Enfin, l’amélioration du climat des affaires et une lutte sérieuse contre le phénomène de l’informel devraient aider à relancer l’investissement et la production sur notre territoire et, par là-même, procurer des ressources importantes qui manquent aujourd’hui cruellement dans les caisses du Trésor public.
Aux yeux de Care, le temps est, plus que jamais, venu de mettre à jour et de valoriser le potentiel économique dormant de notre pays. Le temps est venu de reprendre le chemin des réformes.