in Oil & Gas Business, 24/11/2018.

http://magazineogb.com/index.php/le-magazine/a/467-slim-othmani-president-du-cercle-d-action-et-de-eflexion-autour-de-l-entreprise-care-on-ne-peut-diversifier-dans-un-cadre-aussi-restrictif-instable

Dans cet entretien, le président du cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE) et patron de NCA-Rouïba revient sur l’évolution du climat des affaires en Algérie. il estime que même si l’accès au financement est facilité pour certains opérateurs, il reste ce complexe pour les nouveaux arrivants : les PME et les TPE en particulier.

OGB : Du côté du gouvernement, les engagements portant sur l’amélioration du climat des affaires s’enchaînent ces derniers temps à la faveur de la volonté de diversifier l’économie. Qu’en est-il à votre avis ?

Slim Othmani : Vous dites que les engagements s’enchaînent cela me surprend car cela suppose une réelle dynamique de réforme ce qui n’est pas le cas aujourd’hui. Pour ma part les seuls éléments concrets que nous observons sont le fait du ministère de l’Intérieur ainsi que celui de la Justice, en termes de modernisation et de digitalisation. Il va sans dire que dans ces deux cas l’intérêt est partagé entre le citoyen et les institutions. En effet, ce confort et ces facilités offerts au citoyen se font au prix de la vie privée puisque rien ne vient encadrer toutes ces bases de données qui sont constituées, avec tout ce que cela suppose comme dépassement et comme arbitraire. Malheureusement tout à un prix. Et toutes  ces années de parcours du combattant dans cette jungle bureaucratique ont mis à mal la résistance des citoyens. Je ne vois pas d’avancées dans la cohérence fiscale ni même dans le traitement apporté pour rendre notre économie effectivement inclusive. L’informel continue à régner et gangrener toutes nos chaînes de valeur. Et pour finir les activités de service, continuent à être perçues comme marginales voire parasitaires. Pour s’en convaincre il suffit de mesurer la fiscalisation de ce pan de l’économie qui est à des niveaux au-delà du confiscatoire. En un mot, on pousse les acteurs à tricher.

Internet, le principal outil d’une économie moderne, au lieu d’être perçu comme une opportunité est davantage perçu comme une menace pour le pays avec tout ce que cela suppose comme restrictions, décisions de coupure arbitraire et surtout hyper centralisation. Malgré cela nous sommes tous les jours rappelés à la réalité par une multitude de jeunes qui nous démontrent que tout est surmontable mais quasi- ment toujours en contournant la loi. Il est tout de même important de rappeler que le niveau de taxation des produits informatiques est choquant à plus d’un titre. Ce n’est absolument pas la bonne façon de protéger la production nationale bien au contraire on la pousse au déclin.

On ne peut diversifier dans un cadre aussi restrictif, instable et qui place la paranoïa au-dessus des intérêts de la nation. Le discours politique fait de la diversification son leitmotiv cependant il lui manque indiscutablement la volonté et les actions sur le terrain. De même le dialogue et la concertation sont systématiquement rappelés comme valeurs cardinales mais force est de constater que nous en sommes bien loin tant l’autisme a pris le dessus. L’exportation fait visiblement l’objet d’une attention soutenue pour des raisons qui relèvent davantage de la géo- politique. Cependant, les catalyseurs d’une réelle dynamique d’exportation que sont tous les mécanismes d’incitation et d’accompagnement font l’objet d’incompréhensibles hésitations et lenteurs qui ne font que retarder notre positionnement sur certains marchés.

Quid de la modernisation des banques et de leurs contributions à la facilitation de l’investissement ?

Même si l’accès au système financier est facilité pour les opérateurs ayant pignon sur rue, il demeure extrêmement complexe pour les nouveaux arrivants les PME et les TPE en particulier. De plus, le retard accusé par certaines banques publiques n’autorise pas la mise sur le marché d’instruments de financement sophistiqués. Ce qui handicape aussi bien les opérateurs économiques que les banques modernes ou bien celles qui s’inscrivent dans un processus de modernisation bien engagé ; car il en existe. En tout état de cause le niveau et la qualité des garanties continue à représenter un véritable frein au financement faisant de la valeur de l’immobilier une véritable monnaie d’échange. C’est à celui qui détiendra le plus de terrains et de bâtiments que reviendra la plus grande part du gâteau « Crédit ».
 Pour répondre plus précisément à votre question celle-ci devrait s’inscrire dans un cadre plus large, celui du financement de l’économie en général via aussi bien les banques, que la bourse, que les sociétés de capital-investissement voire le financement étranger etc. Nous en sommes encore bien loin même si certain noteront quelques timides avancées ici et là. À l’exception de la Bourse qui stagne faute d’un signal clair de la part des pouvoirs publics à l’attention des investisseurs institutionnels publics (qui représentent plus de 90% du marché) et faute d’une ouverture vers les investisseurs non-résidents qu’ils soient étrangers ou Algériens.

Quelle appréciation faites-vous du dernier rapport de la Banque mondiale concernant justement le climat des affaires en Algérie ?

J’ai toujours lu avec beaucoup d’attention les résultats du rapport de la Banque mondiale, dans un esprit critique constructif visant à identifier les pistes d’amélioration et il y en a beaucoup. Nous aurions pu faire d’immense progrès depuis bien longtemps malheureusement chaque sortie du rapport est suivie d’une mise en scène médiatique des plus comiques visant à en discréditer et contester le contenu. Tous les supporters sont à la manœuvre patronat y compris. L’Algérie est présentée comme victime d’une machination au profit de tel ou tel pays par des gens qui ne nous aiment pas. Paranoïa, manque de discernement ou technique pour camoufler notre incompétence je n’ai plus de qualificatif ou d’explication. Ce que j’observe c’est que sur l’essentiel nous ne progressons pas. Bien au contraire nous régressons. L’instabilité juridique, le transfert de dividendes, la protection de la propriété intellectuelle, le financement de l’économie et la cohérence fiscale sont toujours à la traîne sans compter l’entêtement, devenu fierté nationale, vis-à-vis des IDE.

Cet observatoire qui aurait pu nous permettre une évaluation relative des performances de notre environnement économique assorti d’une une réelle remise en question annuelle, s’est transformé en outil de propagande d’un statu quo devenu insupportable. Et, ce n’est pas le fantomatique comité d’évaluation du climat des affaires qui viendra nous convaincre du contraire.

Written by Zakia Mokhtar