En réponse au nouveau modèle de croissance que le gouvernement veut mettre en place pour sortir l’économie nationale de la crise du pétrole, le Cercle d’action et de réflexion autour de l’entreprise (CARE) veut mettre en œuvre un nouveau modèle de concertation Etat-Entreprises. Qu’est-ce que c’est ? Dans cet entretien, Mahrez Aït Belkacem, consultant en entreprise, parle de ce projet qui a nécessité deux ans d’entretiens et de consultations avec les chefs d’entreprise ; insistant particulièrement sur le fait que ce projet, qu’il a présenté hier à Alger, vise à unifier le discours du patronat. Entretien.

Écrit par 

Reporters : Vous vous apprêtez à soumettre au gouvernement les conclusions d’une large consultation que vous avez menée pour le compte du Care auprès des acteurs économiques, chez lesquels vous avez collecté propositions et idées pour une nouvelle relation Etat – entreprises. D’abord, dans quel état d’esprit avez-vous trouvé ces opérateurs par rapport à l’action économique du gouvernement ? Et quel est leur moral ?Mahrez Aït Belkacem : D’abord, ce qu’il faut savoir, c’est qu’un peu plus de deux ans ont été nécessaires pour consulter à travers l’ensemble du territoire national les chefs d’entreprise. Cette précision est importante car nous étions nous-mêmes dans un état d’esprit dans lequel nous ne sommes plus à présent. Au départ, nous ignorions ce que nous allions en tirer, mais au fil des rencontres, nous étions extrêmement et agréablement surpris par la cohérence du discours, la hauteur des préoccupations, dans la mesure où ce ne sont pas des problèmes triviaux qui avaient été posés, mais réellement des inquiétudes importantes que nous retrouvons chez les gens avec lesquels nous avons l’habitude de discuter de la question. Nous nous sommes également rendu compte qu’il y avait de la ressource sur le terrain qui ne demande qu’à être écoutée. L’état d’esprit de nos interlocuteurs, en premier vis-à-vis de nous, a résulté en un succès d’estime incroyable à notre initiative car ces chefs d’entreprise locaux ont toujours eu le sentiment que personne ne s’intéressait à eux, mis à part dans un contexte folklorique. Vis-à-vis des pouvoirs publics, je dirai, de façon générale, que tous se plaignent de l’administration économique. En fait, disent-ils, parfois, des effets d’annonce sont accueillis avec beaucoup d’espoir et d’enthousiasme, mais lorsqu’ils arrivent dans les sables mouvants et les méandres de l’administration, très souvent, ces bonnes intentions disparaissent. Et c’est le même état d’esprit partout, que ce soit à Tamanrasset, Annaba, Blida, Oran ou à Tlemcen… Tout le monde a le même discours. Ce qui nous a surpris d’ailleurs car nous étions quasiment convaincus que les gens allaient poser des problèmes locaux. Il y avait en tout cas de la déception chez nos interlocuteurs, et parfois même de la méfiance. Ils considèrent, et nous le considérons avec eux, que l’administration économique n’est pas à la hauteur des grands enjeux de réforme. Mais il y a un point important à souligner, malgré cet état d’esprit, disons morose, les gens ne sont pas pour autant pessimistes et disent être prêts à s’embarquer sur de véritables projets. Ils disent aussi avoir bien entendu le nouveau discours des pouvoirs publics qui prétend placer l’entreprise au cœur de la diversification de l’économie nationale. Ils répondent que pour pouvoir jouer pleinement leur rôle, il existe des préalables en matière d’environnement du climat des affaires, un climat qui doit changer !
Techniquement, la consultation a porté sur quels éléments et données et s’est-elle bien passée sachant que la réputation, notamment chez les chefs d’entreprise, est d’être avare d’indications quand il s’agit de leurs activités ?Nous ne sommes pas entrés dans le détail de leurs activités. Ce qui nous importait, c’était de collecter ce qui pouvait paraître rassembleur, et ce qui pouvait être de l’ordre du spécifique devait être appréhendé par des institutions ou organisations spécifiques. Ce que nous voulions surtout, c’était d’obtenir un dénominateur commun chez tous les chefs d’entreprise d’Algérie. Sur ce point, précisément, nous étions satisfaits de constater que ce dénominateur commun existait bel et bien.
Si l’on devait sérier par ordre de priorité les revendications patronales (s’il y en a eu) pour un meilleur climat d’affaires et d’investissement, quels sont les points qui ont retenu votre attention ?Globalement, les gens disent que si les pouvoirs publics veulent que les entreprises jouent leur rôle, il faut améliorer le climat des affaires, débloquer les situations où on ne peut pas créer librement son entreprise ni la développer, où on ne peut pas avoir accès aux financements et, bien plus que tout, on ne doit pas subir une fiscalité trop lourde !
Cela fait des années qu’un think-tank comme le vôtre multiplie les analyses, les propositions et les alertes concernant la conjoncture, ainsi que les scénarios d’éviter à l’économie algérienne ce à quoi elle est confrontée : subir le contrecoup d’un marché pétrolier volatil. A quoi va servir votre consultation et le fait de la soumettre à l’Exécutif supposé connaître les pistes à prendre pour sortir de la crise ?Elle sert à crédibiliser le dialogue social qui ne doit plus être un dialogue entre affinités ou chapelles. Il s’agit maintenant de construire des consensus sociaux ; ce qui passe par la construction d’un discours patronal vis-à-vis des pouvoirs publics, qu’il va falloir par la suite confronter au discours syndical afin d’aboutir à un seul et unique discours consensuel. C’est justement ce consensus qui est actuellement en phase de construction. Et ce que nous avons réussi, aujourd’hui, c’est d’avoir, pour la première fois, rassemblé une trentaine d’organisations professionnelles et patronales qui ont adhéré à cette démarche. Il n’est pas question pour nous d’unifier le patronat, mais seulement d’unifier le discours lié aux préoccupations des patrons. Car il n’y a pire danger qui guette le patronat algérien que celui né de combats de clochers. Ce qui ne peut avoir lieu qu’au détriment des véritables préoccupations des chefs d’entreprise. Surtout, nous ne voulons pas que tout cet effort reste sans suite. Nous avons alors décidé de mettre en place un observatoire du climat des affaires qui servira à nous réunir tous les six mois, aux côtés des acteurs économiques, afin de faire évoluer notre travail selon l’évolution du terrain.
Un mot sur le front social. Quels signaux lance-t-il, selon vous, notamment par rapport au besoin de réformes…Aujourd’hui, plus que jamais, nous avons intérêt à améliorer la communication gouvernementale. L’Algérien, qui a eu l’habitude d’avoir un logement gratuitement, de payer l’eau, l’énergie, l’essence à bas prix, voire ne les paye pas carrément, ne va pas comprendre qu’on lui demande, subitement, de fournir des efforts sans une culture de communication, sans lui expliquer, dans une sorte de pédagogie sur l’économie élémentaire, que tout a un coût, et celui-ci induit un prix. Lui dire surtout que, dorénavant, nous allons vivre dans la réalité économique.